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Le troisième mandat ou le travestissement de l’idéal démocratique 

Tribune. En concrétisant officiellement un troisième mandat pour Alpha Condé, la Cour constitutionnelle confirme l’enracinement du parti-État en Guinée et renforce par ce fait même l’exclusivité du pouvoir exécutif comme mode de gouvernance de la société.

Ce qui permet dire que le refus de l’alternance au pouvoir et l’instrumentalisation de la souveraineté populaire caractérisent largement la culture politique guinéenne.

En réalité, l’attitude de la Cour constitutionnelle depuis le début de la crise politique liée à « l’affaire du troisième mandant » illustre un phénomène commun à tous les régimes successifs depuis 1958, à savoir le transfert des pouvoirs publics dans la personne du président. C’est-à-dire que la loi, les institutions et le peuple ont toujours été d’autres manifestations de la souveraineté indivisible de la volonté présidentielle et de ceux qui détiennent de ne serait-ce qu’une partie infime du pouvoir. En ce sens, non seulement la rencontre avec la démocratie n’a jamais eu lieu, mais la réappropriation par la Guinée, et l’Afrique de manière générale, de l’idée de la démocratie ne s’est pas encore traduite par une organisation juste et égalitaire de la vie commune.

Ce qu’il faut questionner désormais, c’est la manière dont le personnel politique mobilise le dispositif démocratique  pour confisquer le pouvoir. Autrement dit, comment la classe politique guinéenne, depuis 1990, s’est servie des outils démocratiques (élections, séparation des pouvoirs, mis en place des institutions politiques et juridiques) pour verrouiller le champ politique et donc empêcher toute possibilité d’alternance au pouvoir ?  Pourquoi l’idée de la démocratie a été, dans les faits, contre la pratique démocratique du pouvoir ? Si nous voulons comprendre la problématique du troisième mandat, il faut aller au-delà du manque d’indépendance de la Cour constitutionnelle, et saisir comment les représentations du politique en Guinée ont entraîné un travestissement de l’idéal démocratique. Au niveau intellectuel donc, le défi consiste à rendre intelligible ce que l’on pourrait appeler le détournement autoritaire du formalisme démocratique.

Pour ce faire, trois raisons peuvent être invoquées : les réformes constitutionnelles des années 1990 ont complètement ignoré la problématique centrale du fondement de la légitimité du pouvoir. Ce qui a permis de présenter sous le visage de la souveraineté populaire la toute-puissance du corps militaire. On ne le dira jamais assez, mais depuis Sékou Touré, l’armée est le maître décisif du jeu politique guinéen. Et justement, Alpha Condé, comme ses prédécesseurs, s’est définitivement accommodé du contrôle militaire du champ politique. De même, il y a le phénomène du recyclage de l’élite politique (ou transhumance politique) qui a eu pour conséquence de maintenir, d’un régime à l’autre, les mêmes hommes et surtout de renforcer la personnalisation du pouvoir.

Le gouvernement d’Alpha Condé est, à certains égards, un composé de personnes issues du régime de Lansana Conté et des contemporains déchus de Sékou Touré. Ce qui permet de croire que l’environnement politique et institutionnel guinéen est demeuré le même depuis 1990. Il y a enfin les nécessités économiques, qui ont contraint les régimes successifs à épouser l’idéal démocratique pour obtenir une légitimité au niveau international. Surtout auprès des démocraties libérales occidentales.

C’est à ce niveau que les autorités politiques guinéennes ont exploité de manière incroyable les dispositifs démocratiques, non pas dans l’intérêt public, mais pour se tailler une place au sein du système international post guerre froide. On peut donc constater que l’idéal démocratique n’a pas eu de fondement endogène en Guinée et que les responsables politiques n’ont pas concrètement assimilé les valeurs démocratiques. Contrairement à ce que Rachid N’Diaye, Kiridi Bangoura et autres soutiens d’Alpha Condé continuent d’affirmer.

Il ne serait pas sans intérêt de rappeler aussi le rôle que joue l’instrumentalisation des appartenances ethniques dans ce détournement autoritaire de la démocratie. Alors même que l’ethnie en soi ne fait pas l’objet d’un questionnement politique en Guinée, certains continuent d’en appeler à un dépassement de l’ethnocentrisme, contribuant ainsi à éloigner les populations d’une réelle compréhension des injustices et inégalités qu’elles subissent.

 

Amadou Sadjo BARRY

Québec, Canada

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