- À la Une, Actualités, Environnement, Mines & Environnement, Politiques

Le lac de Sonfonia: on n’ensevelit pas un château d’eau (Par Dr Ibrahima DIALLO)

À quelques minutes de la Faculté où j’enseigne s’étend un plan d’eau qui a donné à boire à Conakry. Une usine de traitement y a été construite en 2009 et mise en service en 2010 pour produire dix mille mètres cubes par jour. Elle est à l’arrêt depuis 2018, parce que l’eau du lac est devenue trop sale pour être potabilisée. Depuis, on remblaie ses berges, on y déverse des ordures et des déchets hospitaliers, on y lave des véhicules, on a fait fuir les oiseaux d’eau migrateurs qui y faisaient halte, et l’on s’étonne qu’il déborde chaque hivernage sur les maisons construites dans son lit. Le lac de Sonfonia n’est pas menacé : il est en train d’être tué, méthodiquement, sous le regard de l’administration. Cette tribune expose ce que nous perdons, ce que le droit interdit déjà, ce que la lenteur coûte, et ce qu’il faut décider dans les trois mois.

I : CE QUE NOUS SOMMES EN TRAIN DE PERDRE

A – Un lac qui n’est pas un terrain vague

Il faut d’abord rappeler ce qu’est le lac de Sonfonia, car le remblai commence toujours par un malentendu volontaire sur la nature du bien. Ce n’est ni une friche, ni un bas-fond sans maître, ni une réserve foncière en attente de lotissement. C’est une retenue d’eau douce urbaine, alimentée par un bassin versant, qui remplit simultanément quatre fonctions : une fonction d’alimentation en eau potable, une fonction de régulation hydraulique, une fonction d’habitat pour la faune — et singulièrement pour les oiseaux d’eau migrateurs — et une fonction sociale.

La fonction d’alimentation est la plus documentée. Une station de traitement y a été construite en 2009 sur financement du budget national et mise en service en 2010, pour une capacité de dix mille mètres cubes par jour, avec une perspective d’extension à vingt mille mètres cubes par jour moyennant le curage de la retenue et l’aménagement des berges1. Dans une capitale où des quartiers entiers vivent au robinet public, au forage privé et au sachet d’eau, ce volume n’est pas un détail comptable : c’est la consommation quotidienne de plusieurs centaines de milliers de personnes.

La fonction de régulation est la plus ignorée, et c’est pourquoi elle se venge. Un lac et ses basfonds constituent un bassin d’orage naturel : ils encaissent la pointe de la pluie et la restituent lentement. Chaque mètre carré remblayé est un volume de stockage supprimé, et ce volume ne disparaît pas — il va ailleurs, c’est-à-dire chez le voisin. Enfin, la fonction sociale n’est pas une nostalgie : les riverains y ont pêché, s’y sont baignés, y ont promené leurs enfants ; des pépiniéristes et des maraîchers en vivent encore aujourd’hui.

Sur la capacité de l’ouvrage et la perspective d’extension : environ 10 000 m³/jour en saison des pluies pour vingt heures de pompage, extensible à 20 000 m³/jour après dragage de la retenue et aménagement des berges.

B – Une usine publique à l’arrêt depuis huit ans

Le fait central de ce dossier, celui par lequel il faudrait commencer tout débat public, est le suivant : l’usine de production d’eau potable du lac de Sonfonia est arrêtée depuis 2018. Le motif de l’arrêt mérite d’être cité tel quel, car il vaut diagnostic : l’exploitation a été suspendue après la découverte de poissons d’eau douce morts flottant à la surface ; les analyses de l’eau et des poissons ont conclu à un niveau de pollution que la filière de traitement en place ne pouvait pas traiter ; et les investigations environnementales ont identifié des dépôts sauvages d’ordures ainsi que des rejets de déchets hospitaliers dans le lac2.

Que des déchets hospitaliers aient été drainés vers une retenue destinée à la production d’eau de boisson devrait, à soi seul, ouvrir une enquête administrative. Que rien n’ait suivi pendant huit ans en dit plus long sur notre police de l’environnement que tous les rapports.

La Société des eaux de Guinée n’a pourtant pas renoncé. Sa direction générale a posé, dès 2022, les conditions d’une remise en service : classer le lac en zone d’utilité publique, renforcer la filière de traitement par pré-oxydation et filtration poussée, procéder au curage, protéger les berges et augmenter la capacité de stockage. Et elle a eu cette formule que les décideurs devraient méditer : « Nous ne pouvons pas abandonner cet investissement. » Quatre ans plus tard, aucune de ces quatre conditions n’a été remplie. Un investissement public, évalué par la presse à quelque neuf millions de dollars, dort au bord d’une eau qu’on continue de polluer.

C – Un sanctuaire d’oiseaux migrateurs que nous avons vidé

Il est une perte dont on ne parle jamais, parce qu’elle ne se compte ni en mètres cubes ni en francs guinéens : le lac de Sonfonia était un sanctuaire d’oiseaux d’eau migrateurs. Les anciens du quartier s’en souviennent, et quiconque a longé ces rives il y a vingt ans a vu les vols se poser au crépuscule sur les vasières et les herbiers. Ce n’était pas un agrément pittoresque : c’était une fonction écologique, et elle avait une valeur internationale.

Les zones humides d’Afrique de l’Ouest constituent en effet le terme méridional de la voie de migration est-atlantique. Chaque année, des millions d’oiseaux d’eau quittent l’Europe du Nord et l’Arctique et descendent le littoral atlantique jusqu’à nos côtes, où ils passent la mauvaise saison. Cette migration ne fonctionne que comme une chaîne : le voyage se fait d’escale en escale, et chaque plan d’eau perdu supprime un maillon. Un oiseau qui trouve son site d’hivernage remblayé, ses berges bétonnées et son eau chargée d’effluents ne va pas ailleurs : il meurt, ou il ne se reproduit pas l’année suivante. La destruction d’une halte migratoire est donc un dommage qui dépasse largement les limites de la commune, et qui engage la Guinée au-delà de ses frontières.

Sur le lac de Sonfonia, les trois conditions de l’accueil ont été détruites simultanément. La nourriture d’abord : les poissons ont décliné jusqu’à la disparition des grandes espèces, les invertébrés du fond ont été étouffés par la vase et les rejets, et l’on se souvient que l’arrêt de l’usine, en 2018, a été déclenché par la découverte de poissons morts flottant à la surface — un lac qui tue ses poissons ne nourrit plus ses oiseaux. La tranquillité ensuite : le remblai a supprimé les vasières et les rives basses où les limicoles se reposent, et le bruit, les feux et la fréquentation permanente des berges ont chassé ce que la pollution n’avait pas encore atteint.

La végétation enfin : la ceinture d’hélophytes qui abritait la nidification et filtrait les

Sur l’historique de l’usine, sa mise en service en 2010, son arrêt en 2018 et les causes établies, voir le compte rendu de la visite de la direction générale de la Société des eaux de Guinée sur le site de production, juillet 2022, publié par Kalenews.

Ruissellements a été arrachée là où elle gênait, et remplacée ailleurs par des herbiers d’espèces envahissantes qui asphyxient le plan d’eau. Le sanctuaire n’a pas été interdit : il a été rendu inhabitable.

D – Les quatre plaies

La dégradation n’est pas un phénomène diffus : elle a quatre causes identifiables, et donc quatre responsables identifiables. La première est le remblai. On apporte de la terre, on gagne quelques mètres sur l’eau, on borne, on vend, on construit — alors même qu’une bande inconstructible d’une cinquantaine de mètres devrait border le plan d’eau sur tout son pourtour3. La deuxième est l’ordure : le lac sert de dépotoir de proximité, ses rives et sa surface portent plastiques, bidons et immondices, et des îlots de végétation envahissante s’y installent, signe classique d’eutrophisation4.

La troisième est l’assainissement, ou plutôt son absence : les fosses septiques des constructions riveraines débordent vers le lac, et l’on a vu que des effluents de soins y ont été rejetés. La quatrième est l’usage direct de la ressource comme utilité domestique et commerciale : le lavage de véhicules s’effectue au bord et parfois dans le plan d’eau, l’eau souillée y retournant immédiatement, tandis que des pépinières irriguent leurs cultures avec une eau contaminée, exposant producteurs et consommateurs à des affections cutanées et hydriques. Un ingénieur et juriste en environnement résumait récemment la trajectoire d’une phrase que je fais mienne : « Dans dix à vingt ans, on risque de se souvenir qu’il y avait un lac. »5

II : LE DROIT EXISTE DEJA, IL N’EST PAS APPLIQUE

On entend souvent que la Guinée manquerait de textes. C’est faux, et cette facilité de langage sert surtout à excuser l’inaction. Sur le lac de Sonfonia, le droit applicable est écrit, connu, et suffisant. Ce qui manque, c’est un acte administratif et une volonté de le faire exécuter.

A – Un plan d’eau appartient au domaine public : le remblai est une occupation illicite

Le Code de l’eau de 1994 range les eaux de surface et leurs dépendances dans le domaine public hydraulique6. Il en résulte trois conséquences que nul agent, nul notaire et nul acquéreur ne peut ignorer. Le domaine public est inaliénable : aucune parcelle du plan d’eau ni de ses dépendances ne peut être régulièrement vendue. Il est imprescriptible : la durée de l’occupation, fût-elle de vingt ans, ne crée aucun droit. Il est insusceptible d’appropriation privée : le remblai ne transforme pas une dépendance domaniale en terrain à bâtir, pas plus que le fait de combler une rue n’en fait un lot.

3

Sur les constructions édifiées jusque dans le plan d’eau en dépit de la bande de protection de cinquante mètres, voir Le Lynx, « Lac de Sonfonia : de joyau à désastre environnemental », juillet 2024.

4

Voir notamment Guineematin, 7 juillet 2020, « Le cri de cœur des riverains du lac de Sonfonia, envahi par des tas d’immondices », et Mediaguinée, 4 septembre 2026, « Sonfonia : le lac qui faisait la fierté des habitants désormais menacé par les ordures ».

5

Propos rapportés par Africa Guinée, reportage « Un constat dramatique : le lac de Sonfonia au bord de l’asphyxie ». 6

Code de l’eau, 1994. Sur l’architecture d’ensemble de cette législation et son articulation avec le Code foncier et domanial de 1992, voir notre Manuel de droit de l’environnement guinéen, titre relatif à l’eau et au domaine public hydraulique.

Il faut donc désigner les actes pour ce qu’ils sont. Le remblai d’une berge lacustre sans autorisation est une occupation sans titre du domaine public, susceptible d’une contravention de grande voirie et d’une remise en état d’office aux frais de l’occupant. La cession d’une parcelle située sur le plan d’eau ou dans la bande de servitude est une vente de la chose d’autrui, entachée de nullité absolue et opposable à tout acquéreur ultérieur, si diligent soit-il. Et l’agent public qui a établi, visé ou enregistré un tel titre engage sa responsabilité personnelle.

B – Un captage d’eau potable impose des périmètres de protection

À  la domanialité s’ajoute une couche de protection propre à l’eau destinée à la consommation humaine. La règle est universelle et la Guinée ne s’en est jamais écartée : autour d’un ouvrage de captage, l’autorité doit instituer un périmètre de protection immédiat, clôturé et acquis par le maître de l’ouvrage, où toute activité est interdite ; un périmètre rapproché où sont proscrits les rejets, les dépôts de déchets, les installations d’assainissement autonome et les activités polluantes ; et un périmètre éloigné où ces activités sont réglementées. Ces périmètres se déclarent d’utilité publique et s’inscrivent au registre foncier, où ils sont opposables à tous.

Aucun de ces périmètres n’a été institué autour du captage de Sonfonia. C’est la faute originelle, celle qui a rendu possibles toutes les autres, et c’est aussi la plus simple à réparer : elle relève d’un acte réglementaire, non d’un investissement.

C – Le Code de l’environnement et la commune ne sont pas davantage désarmés

La loi L/2019/0034/AN du 4 juillet 2019 portant Code de l’environnement soumet à étude d’impact environnemental et social, et donc à certificat de conformité environnementale, les travaux susceptibles d’affecter un milieu récepteur : un remblai en zone humide et un lotissement riverain en font partie. Elle interdit les rejets non traités dans les eaux de surface et consacre les principes de prévention et du pollueur-payeur, qui autorisent l’administration à mettre les frais de dépollution à la charge de l’auteur du dommage. La loi L/2017/040/AN portant Code des collectivités locales confie par ailleurs à la commune la salubrité publique et donne à son exécutif un pouvoir de police administrative. La commune de Sonfonia peut donc, dès demain, interdire par arrêté le lavage de véhicules et le dépôt d’ordures sur les rives, et faire constater les infractions.

La faune du lac n’est pas davantage sans protection, et c’est ici que le droit guinéen se révèle le plus précis. La loi L/2018/0049/AN du 20 juin 2018 portant Code de protection de la faune sauvage et de réglementation de la chasse, qui a remplacé le code de 1997, ne protège pas seulement les animaux : elle protège expressément leurs habitats. Son article 3 érige « la faune sauvage et ses habitats » en éléments essentiels du patrimoine biologique renouvelable de la Nation, dont l’Etat garantit la conservation. Son article 4 fait de « la préservation et le rétablissement de la faune sauvage et ses habitats » une obligation nationale, assurée par tous les moyens appropriés, « y compris la protection des milieux et des espèces végétales qui lui sont nécessaires » — ce qui vise très exactement la ceinture de végétation que l’on arrache aujourd’hui sur les rives du lac.

Les oiseaux migrateurs y sont visés nommément. L’article 50 dispose que tout animal sauvage se trouvant sur le territoire national, « y compris les espèces migratrices », bénéficie de la protection conférée par la loi et par les conventions internationales auxquelles la Guinée est partie. Et le législateur est allé plus loin : la liste des espèces intégralement protégées inclut d’office les espèces migratrices en danger inscrites à l’annexe I de la Convention de Bonn ainsi que celles de la colonne A du tableau 1 de l’Accord sur les oiseaux d’eau migrateurs d’AfriqueEurasie, et la liste des espèces partiellement protégées inclut les annexes correspondantes de ces mêmes instruments7. Autrement dit, les listes d’oiseaux d’eau protégés par le droit international des migrations sont, par l’effet de la loi guinéenne elle-même, des listes d’espèces protégées en Guinée. Les oiseaux qui hivernaient à Sonfonia n’étaient pas des visiteurs sans statut : la loi les protégeait, eux et leur habitat.

Le même code offre enfin l’outil juridique qui manque à ce dossier. Son article 30 crée une catégorie taillée pour le cas d’espèce : les « zones humides d’intérêt ». A l’intérieur de leurs limites, l’article 34 prohibe tout acte incompatible avec la conservation du milieu ; l’article 38 impose une zone tampon ; et l’article 40 y interdit expressément « le transport, le dépôt, le déversement, l’élimination ou le traitement de déchets liquides ou solides ». Le classement se fait par décret. Le lac de Sonfonia devrait être classé en zone humide d’intérêt ; il ne l’est pas, et nul n’a, à ma connaissance, jamais engagé la procédure.

La Guinée est en outre partie à la Convention de Ramsar du 2 février 1971 relative aux zones humides d’importance internationale, dont l’esprit — l’utilisation rationnelle de toutes les zones humides, et pas seulement des sites inscrits — vaut pour un lac urbain. L’article 24 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples garantit à tous un environnement satisfaisant, et le Comité des droits économiques, sociaux et culturels a rappelé que le droit à l’eau impose aux Etats de prévenir la contamination des ressources utilisées pour la boisson8. Polluer un captage n’est donc pas seulement une faute environnementale : c’est une atteinte à un droit fondamental. D – La chaîne de responsabilité : le lac ne se remblaie pas tout seul

On ne peut pas davantage invoquer l’ignorance des autorités. En avril 2024, le Premier ministre, accompagné des ministres en charge de l’administration du territoire, de l’environnement et de l’énergie, s’est rendu sur place et a constaté de visu l’invasion anarchique et la pollution du lac9. Deux ans et demi plus tard, ni le bornage, ni les périmètres de protection, ni l’interception des rejets n’ont été réalisés. Un constat officiel qui n’est suivi d’aucun acte devient lui-même une forme de tolérance.

Il y a, derrière chaque mètre carré gagné sur l’eau, une chaîne d’actes humains : un camion de latérite, un manœuvre, un commanditaire, un bornage, un plan de lotissement, une signature administrative, une inscription, un acquéreur. Aucun de ces maillons n’est anonyme. Tant que l’on se contentera de déplorer « l’occupation anarchique », rien ne changera, car l’anarchie est ici parfaitement organisée. La seule mesure qui produise un effet immédiat est la publication des noms : liste des titres délivrés sur le pourtour du lac depuis dix ans, identité des signataires, et audit contradictoire de leur régularité. Le remblai s’arrête le jour où il devient traçable.

III : L’ADDITION SE PAIE DEJA

A – Les inondations : le lac reprend ce qu’on lui a pris

Dans la nuit du samedi 8 au dimanche 9 août 2026, quinze concessions du secteur Barkayanka

1, à Sonfonia, ont été submergées, ainsi qu’un centre de santé privé dont la pharmacie, la salle

7

Loi L/2018/0049/AN du 20 juin 2018, articles 3, 4, 50, 57 et 60. La Guinée est par ailleurs partie à la Convention sur la conservation des espèces migratrices appartenant à la faune sauvage, Bonn, 23 juin 1979, sous l’égide de laquelle a été conclu l’Accord sur la conservation des oiseaux d’eau migrateurs d’Afrique-Eurasie (AEWA), La Haye, 16 juin 1995. 8

Comité des droits économiques, sociaux et culturels, observation générale n° 15 (2002) sur le droit à l’eau, articles 11 et 12 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels.

9- Le Lynx, juillet 2024, article précité, qui relève l’absence de mesures concrètes après cette visite.

D’urgence, la maternité et le laboratoire ont été inondés : matelas, vêtements, appareils, stocks de médicaments et équipements de laboratoire perdus. Les habitants ont mis en cause l’absence de canaux d’évacuation et les constructions édifiées en travers du passage naturel de l’eau. C’était la troisième année consécutive10. Chaque forte pluie provoque en outre des débordements du lac lui-même, coupant la circulation et isolant des riverains.

Il n’y a là aucune fatalité climatique. Un plan d’eau que l’on rétrécit et des exutoires que l’on obstrue produisent mécaniquement des inondations, et la victime n’est presque jamais celui qui a remblayé : c’est le voisin, souvent plus pauvre, installé plus bas. Le remblai est un transfert de risque, opéré au profit d’un particulier et au détriment d’un quartier. C’est exactement ce que le droit de l’urbanisme et la police des eaux ont pour objet d’empêcher.

B – Le coût sanitaire et le coût budgétaire

Le coût sanitaire se lit dans les consultations : affections cutanées des laveurs et des maraîchers, maladies hydriques des riverains, exposition des consommateurs de produits maraîchers irrigués à l’eau du lac. Il faudra bien, un jour, le chiffrer.

Le coût budgétaire, lui, est déjà connu. Il se compose de trois lignes. Un investissement public immobilisé depuis huit ans, celui de l’usine de traitement. Le surcoût permanent de l’eau produite ailleurs, plus loin et refoulée plus haut, dans une ville où la demande croît de plusieurs points chaque année. Et le coût, croissant avec le temps, du curage et de la dépollution qu’il faudra bien financer : une retenue s’envase et se comble lentement, et chaque hivernage supplémentaire y ajoute des sédiments, des ordures et des mètres cubes de vase chargée.

Attendre coûte plus cher qu’agir, et le rapport s’aggrave chaque année.

C – Le paradoxe de Sonfonia Lac

Le 10 mai 2026, l’État a remis à Sonfonia Lac deux cent quatre-vingts logements sociaux et posé la première pierre de neuf cent vingt-cinq autres, dans le cadre du programme national conduit par l’agence en charge des logements sociaux, avec un promoteur privé et un financement extérieur11. Le programme est utile et l’ambition est légitime. Mais il faut mesurer le paradoxe de la situation : on développe un quartier qui porte le nom du lac, on y installe des milliers d’habitants supplémentaires, et l’on n’a toujours ni périmètre de protection, ni réseau d’assainissement collecté et traité, ni exutoire d’eaux pluviales dimensionné, ni usine d’eau en service. Loger des familles au bord d’une eau qu’on laisse mourir, c’est préparer les inondations et les épidémies de la décennie suivante.

La correction est simple, et elle n’appartient qu’à l’État : conditionner les tranches suivantes du programme à trois livrables préalables — le bornage du domaine public lacustre, l’assainissement des eaux usées du quartier, et un plan de gestion des eaux pluviales à l’échelle du bassin versant. Un logement social qui inonde n’est pas un logement social.

IV : CE QU’IL FAUT DECIDER, ET DANS QUEL ORDRE

A – Dans les trois mois : arrêter l’hémorragie

10 Guineenews, 9 août 2026, « Inondations à Sonfonia : 15 concessions et un centre de santé sinistrés ».

11

Cérémonie du 10 mai 2026 à Sonfonia Lac : remise de 280 logements sociaux et pose de la première pierre de 925 unités, sous coordination de l’Agence guinéenne des logements sociaux, promoteur Kakandé Immo, financement Shelter Afrique Development Bank.

Cinq décisions ne coûtent presque rien et doivent être prises immédiatement. Un moratoire formel, par arrêté publié, sur toute cession, tout bornage, tout permis et tout remblai dans un rayon défini autour du plan d’eau, jusqu’à la délimitation définitive. Un levé topographique et bathymétrique contradictoire, réalisé par drone et par sondage, établissant la ligne des plus hautes eaux et la limite du domaine public lacustre. Le bornage matériel de cette limite, avec des bornes numérotées et une publication cartographique accessible à tous. Un arrêté communal interdisant le lavage de véhicules, le dépôt d’ordures et les rejets d’eaux usées sur les rives, assorti d’une brigade de constatation. Enfin, l’audit des titres délivrés sur le pourtour depuis dix ans, avec saisine du juge pour ceux qui empiètent.

Un mot sur les occupants, car nous sortons d’un précédent douloureux. En février 2026, les laveurs de véhicules installés sur les rives ont été sommés de partir « dans un bref délai », sans base juridique publiée ni mesure d’accompagnement12 ; et à l’autre bout de la ville, le déguerpissement conduit après l’éboulement de la décharge de la Minière a jeté des familles à la rue en pleine saison des pluies. Il ne faut pas recommencer. Libérer le domaine public est légitime et nécessaire ; le faire sans préavis raisonnable, sans recensement contradictoire, sans indemnisation des constructions et sans solution de relocalisation pour les activités économiques est illégal au regard des standards applicables et politiquement ruineux. On peut reloger des laveurs sur une aire aménagée, raccordée et payante, à cent mètres du lac : cela coûte moins cher qu’une émeute et sauve des emplois.

B – Dans l’année : instituer la protection

Trois actes structurent la suite. D’abord le classement : la déclaration d’utilité publique du lac et l’institution des trois périmètres de protection du captage, inscrits au registre foncier — c’est la condition que la Société des eaux de Guinée pose elle-même depuis 2022 —, doublée du classement du plan d’eau en zone humide d’intérêt au titre du Code de protection de la faune sauvage, qui y interdit de plein droit les dépôts et déversements de déchets et impose une zone tampon. Ensuite le diagnostic : bathymétrie et estimation des volumes de vase, analyses physico-chimiques et bactériologiques de la colonne d’eau et des sédiments, inventaire exhaustif des rejets et exutoires débouchant dans le lac, étude du bassin versant et des débits d’apport, enfin recensement social et économique des occupants et des usagers. Enfin le plan : un plan de gestion du lac, adopté par arrêté, définissant les usages autorisés, les ouvrages à réaliser, le calendrier, le budget et l’autorité responsable.

C – Les travaux de réhabilitation

Les ouvrages sont classiques et leur ordre importe. Il faut d’abord couper les apports : interception et raccordement des rejets d’eaux usées, mise aux normes ou suppression des fosses riveraines, interdiction et contrôle effectif de tout déversement de déchets, avec en amont un service de collecte réellement présent dans le quartier — car on ne fait pas cesser un dépôt sauvage sans offrir une alternative. Il faut ensuite traiter le stock : curage des sédiments contaminés avec gestion contrôlée des boues, enlèvement des macrodéchets, faucardage maîtrisé de la végétation envahissante. Il faut enfin tenir les berges : reprofilage, végétalisation par une ceinture d’espèces locales qui filtre les ruissellements, cheminement périphérique qui matérialise physiquement la limite du domaine public — un chemin bordé est la meilleure clôture juridique qui soit —, points d’accès aménagés pour les usages légitimes et aire de lavage équipée, déportée et raccordée.

12

Agence guinéenne de presse, 19 février 2026, « Déguerpissement : les occupants des rives du lac de Sonfonia sommés de libérer les lieux ».

D – Qui pilote, et avec quel argent

L’éclatement des compétences est le premier ennemi du lac : l’eau relève d’un ministère et d’une société publique, l’environnement d’un autre ministère, le foncier et l’urbanisme d’un troisième, la salubrité de la commune, et le bassin versant ne connaît aucune de ces frontières. Tant que personne n’est responsable, tout le monde constate. Il faut donc un maître d’ouvrage unique et désigné, doté d’un mandat écrit, et un comité de gestion du lac associant la commune, la société des eaux, l’administration de l’environnement, les riverains, les usagers et l’université voisine — dont les laboratoires peuvent assurer, à faible coût, le suivi de la qualité de l’eau et en publier les résultats.

Quant au financement, il existe. La remise en service de l’usine se rembourse par la vente de l’eau produite : dix mille mètres cubes par jour constituent une recette, non une charge. Les programmes urbains en cours à Sonfonia peuvent porter la composante assainissement et drainage, qui conditionne d’ailleurs leur propre viabilité. Les partenaires qui financent déjà le secteur de l’eau et des déchets à Conakry accompagnent volontiers un projet doté d’un plan et d’un responsable. Ce qui manque n’est pas l’argent : c’est le dossier.

V : UNE AUTRE IDEE DE SONFONIA

Il serait injuste de ne parler que de risques. Un lac réhabilité au cœur d’une commune universitaire de Conakry, c’est un équipement public de première grandeur : une ressource en eau sécurisée pour la capitale, un bassin de régulation qui protège les quartiers bas, un parc lacustre avec promenade, embarcadère, observatoire ornithologique et terrains de jeu, une pêche artisanale encadrée, un suivi scientifique adossé à l’université — les comptages annuels d’oiseaux d’eau y trouveraient un site tout indiqué, et le retour des migrateurs serait le meilleur indicateur, gratuit et public, de la réussite de la dépollution —, et des activités économiques légales — pépinières, maraîchage propre, restauration, aire de lavage réglementée — qui emploient ceux que l’on chasse aujourd’hui.

Aucune ville au monde ne s’est enrichie en comblant ses plans d’eau ; beaucoup se sont appauvries en le faisant, avant de dépenser des fortunes à les rouvrir. Nous avons encore le choix, mais pas pour longtemps : une retenue envasée, cernée de constructions et privée d’exutoire ne se restaure plus, elle se remplace — et un lac ne se remplace pas.

CONCLUSION : DIX EXIGENCES

Le lac de Sonfonia meurt d’un excès de tolérance administrative, non d’un manque de textes. Voici, pour finir, dix décisions dont aucune n’exige de loi nouvelle et dont la première ne coûte que la signature d’une autorité :

  1. Un moratoire immédiat, par acte publié, sur toute cession, tout bornage, tout permis de construire et tout remblai autour du lac.
  2. Le levé contradictoire de la ligne des plus hautes eaux, le bornage matériel du domaine public lacustre et la publication de la carte.
  3. La déclaration d’utilité publique du lac et l’institution des trois périmètres de protection du captage, inscrits au registre foncier.
  4. L’audit public des titres fonciers délivrés sur le pourtour depuis dix ans et la saisine du juge pour ceux qui empiètent sur le domaine public.
  5. Un arrêté communal interdisant le lavage de véhicules, les dépôts d’ordures et les rejets d’eaux usées sur les rives, avec un service de collecte effectivement déployé et une aire de lavage de substitution aménagée.
  6. La libération du domaine public conduite dans les formes : préavis raisonnable, recensement contradictoire, indemnisation des constructions et relocalisation des activités.
  7. Un plan de réhabilitation chiffré — interception des rejets, curage, berges, drainage du bassin versant — et la remise en service de l’usine de production d’eau potable.
  8. Le classement du lac en « zone humide d’intérêt » par décret, en application des articles 30, 34, 36, 38 et 40 du Code de protection de la faune sauvage de 2018, avec sa zone tampon.
  9. La restauration écologique de la rive — ceinture de végétation aquatique, vasières et zone de quiétude interdite à la circulation et aux feux —, précédée d’un inventaire ornithologique confié à l’université, afin de rendre au lac sa fonction de halte migratoire.
  10. Un maître d’ouvrage unique désigné par écrit, un comité de gestion associant riverains, commune, société des eaux et université, et la publication trimestrielle des analyses de la qualité de l’eau.

Une administration qui laisse mourir un captage d’eau potable dans sa propre capitale ne manque pas de moyens : elle manque de décision. Le lac de Sonfonia attend une signature. Qu’on la donne avant le prochain hivernage.

 

Ibrahima DIALLO

Docteur en droit, consultant en évaluation environnementale et sociale, Avocat au Barreau de Guinée, Enseignant Chercheur à la Faculté des Sciences Juridiques et Politique de l’Université Général Lansana Conté de Sonfonia Conakry

 

Téléphone : +224628505270