Chronique. En démocratie, disait Montesquieu, la séparation des pouvoirs ne saurait être aussi systématique qu’on veuille le croire. Et, de toute évidence, celui qui prend toujours l’ascendant, c’est l’exécutif. Comme s’il savait.
Par la démocratie, l’Occident portait la contradiction à « l’invasion soviétique » et à sa doctrine du socialisme scientifique, basée sur les principes marxistes-léninistes, qui était déjà une inspiration politique pour beaucoup de régimes dans ce continent nouvellement indépendant.
À partir des années 1990, la démocratie connut une forte adhésion populaire sur le continent à cause de son contenu alléchant : libertés publiques, État de droit, élections libres, militaires à l’écart, etc. Suffisant pour susciter beaucoup d’espoir. La porte était ouverte aux investisseurs et une coopération fructueuse s’établit entre l’Afrique et le reste du monde.
Tant vantée et magnifiée pendant près d’une trentaine d’années, la démocratie n’a toutefois pas donné les fruits espérés. Aujourd’hui, dans la plupart des pays qui s’en réclament, elle est rabotée, laminée, raccommodée et, finalement, chaque dirigeant en a fait « sa chose », selon ses caprices et ses ambitions. Certains dirigeants font du législatif leur haut-parleur et du judiciaire leur béquille.
Pis, la démocratie a révélé des pratiques absurdes dans la gouvernance et outrageantes pour les citoyens : des coups d’État d’un autre genre, pires que ceux que l’on condamne habituellement.
Car changer une Constitution durement acquise, qui est la carapace de la démocratie, en dépit de ses principes universels, lui détruire ses fondamentaux, lui extirper son essence intime, lui briser ses garde-fous, dans le seul but de faire ce que ferait n’importe quel dictateur, n’importe quel potentat, c’est-à-dire s’éterniser au pouvoir en s’arrogeant tous les pouvoirs, au mépris de la volonté populaire, c’est un coup d’État ! Ni plus ni moins.
Un coup d’État contre ce que le peuple a de plus cher : sa conscience. Qualifié de constitutionnel ou autrement, ce n’est pas tant sa nature qui importe que la déception et le malaise d’une population qui croyait que désormais tout se ramènerait aux suffrages. C’est psychologiquement choquant.
Comme pour dire qu’en « démocratie africaine », un citoyen, ça vote et ça ferme sa gueule ! Au nom de l’autorité.
Mais le ridicule, c’est d’imposer aux auteurs de coups d’État militaires, qui sont souvent applaudis comme des sauveurs, d’organiser illico des élections pour remettre le pouvoir aux civils, eux-mêmes putschistes potentiels.
Une injonction qui procède plus de principes institutionnels que de la raison populaire.
Un basculement « inconscient » ou « instinctif » de certains dirigeants vers l’autoritarisme, voire la paranoïa, crée un inconfort psychologique généralisé et profondément éprouvant pour une population qui a en face d’elle un démocrate dans les déclarations, mais en totale contradiction dans la pensée et les actes quotidiens. Il s’ensuit naturellement déception, désamour et rejet.
Mais cela, les institutions qui sanctionnent n’en tiennent pas compte.
C’est pourquoi, au sommet de la CEDEAO à Freetown, le président Doumbouya a été sans ambages : « Le mal du continent, c’est des pathologies différentes dont le traitement doit tenir compte de la spécificité de chacune d’elles. Une ordonnance unique ou commune serait inefficace. » Le président guinéen a parlé en connaissance de cause… Ni plus ni moins.
En Afrique de l’Ouest particulièrement, la déception est profonde. Le miracle économique et social reste à l’état de rêve ; un fossé abyssal se creuse entre l’élite et des citoyens de plus en plus laissés pour compte ; la corruption s’est transformée en gangrène dans toutes les institutions ; la vérité est devenue mensonge ; les plus méritants sont les mal servis ; l’argent est la télécommande dans tous les secteurs.
Le communisme est mort sans faire de miracles et la démocratie ne sait plus à quel leader politique se vouer.
« L’Afrique n’est pas mûre pour la démocratie », avait déclaré Jacques Chirac, d’un ton laconique.
D’où viendra le remède à ce mal africain ? Dieu seul sait. Cependant, si on condamne les coups d’État militaires et que les coups d’État constitutionnels nous condamnent à les condamner, cela pose problème…
Un problème qu’avait déjà évoqué le président Doumbouya. C’était du haut de la tribune des Nations unies, un 21 septembre 2023 :
« L’Afrique souffre d’un modèle de gouvernance qui lui a été imposé. Un modèle bon et efficace, certes, pour l’Occident qui l’a conçu au fil de son histoire, mais qui a du mal à passer, à s’adapter à nos réalités et coutumes, à notre environnement. Hélas ! La greffe n’a pas pris… Ce n’est pas un jugement de valeur sur la démocratie, c’est juste un constat. »
Un constat amer du président Doumbouya, auquel il est important d’ajouter qu’en plus d’être un modèle, la démocratie était aussi une arme donnée à nos dirigeants pour participer, par procuration, à la guerre idéologique qui opposait le bloc communiste soviétique à l’Occident, dans un climat de « guerre froide ».
Aux Nations unies, le président Doumbouya s’est signalé comme l’un des précurseurs d’une génération de rupture qui défend une gestion sans exclusive des affaires du continent, en s’inspirant d’abord des valeurs plurielles et du génie africains.
Aux grands maux, les grands remèdes. Les politiques ayant montré leurs limites, il est temps d’ouvrir les processus électoraux à d’autres profils, sur d’autres critères, avec, par exemple, des programmes de société citoyens. Au-delà des costumes et des uniformes. « L’habit ne fait pas le moine. »
À titre de référence, des projets de société d’égal enjeu à « Simandou 2040 », lancé en Guinée par le président Doumbouya, constitueraient « une pièce à conviction » pour tout postulant à la magistrature suprême. Civil ou militaire.
À ses pairs de la CEDEAO à Freetown, le président Doumbouya martelait sans détours : « Les soldats sont les enfants du peuple. Une partie du peuple qui partage ses souffrances et qui consent au sacrifice suprême pour la paix. Et à ce titre, le port de l’uniforme ne doit pas signifier leur exclusion de la gestion des affaires publiques et de la vie de la communauté nationale. Les militaires ont largement contribué à la stabilité et à l’intégration régionales. »
À la CEDEAO et à toutes les institutions liées par le principe de subsidiarité d’y remédier. Aux populations, l’exclusivité de la dernière et légitime volonté !
Cheikh Gueye Yerim
Journaliste indépendant – Chroniqueur
E-mail : yerim.guinee@gmail.com







