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Élection du secrétaire général des Nations unies : que doit faire l’Afrique ?

L’Afrique doit se préparer à entendre une vérité qu’aucun sommet diplomatique n’énoncera jamais clairement : dans l’ordre international, personne n’attend notre arrivée. Personne ne nous doit le pouvoir. Et, plus encore, personne ne nous le cédera par courtoisie historique.

L’élection du prochain Secrétaire général des Nations unies n’est pas seulement un rendez-vous institutionnel. C’est une épreuve de lucidité. Peut-être même un test brutal de notre rapport réel à la puissance. Car derrière l’effervescence des candidatures et l’agitation des soutiens se dissimule une question infiniment plus grave : l’Afrique veut-elle compter ou simplement être comptée ?

Depuis trop longtemps, notre imaginaire diplomatique oscille entre deux postures également stériles : l’indignation et l’attente. Nous dénonçons un ordre mondial que nous jugeons injuste, tout en espérant secrètement y être reconnus. Mais l’histoire n’a jamais consacré les patients ; elle a consacré les organisés.

Il est temps de rompre avec une fiction rassurante : celle selon laquelle nos défaites seraient d’abord la conséquence des manœuvres des autres. Bien sûr, les puissances défendent leurs intérêts — comment pourrait-il en être autrement ? La véritable question n’est pas ce qu’elles font, mais ce que nous persistons à ne pas faire. Car le pouvoir international obéit à une loi simple, presque cruelle : il va à ceux qui rendent leur absence coûteuse.

Or regardons-nous avec franchise. À chaque grande échéance mondiale, le même scénario menace de se répéter : ambitions nationales travesties en causes continentales, diplomaties concurrentes, rivalités feutrées. Puis vient la surprise feinte lorsque l’arbitrage se fait ailleurs.

La division africaine n’est plus un accident. Elle est devenue, aux yeux de nombreux stratèges, une donnée prévisible. Et dans le langage froid de la géopolitique, ce qui est prévisible devient exploitable.

Comprenons bien ce qui se joue. Le futur Secrétaire général ne sera pas choisi pour réenchanter le monde. Il sera choisi pour ne pas l’inquiéter davantage. À mesure que les tensions internationales s’accumulent, les grandes puissances ne recherchent ni héros ni visionnaires. Elles recherchent une assurance contre le chaos.

Le leadership mondial a changé de nature. Hier encore, on admirait les figures capables de porter une parole. Aujourd’hui, on privilégie celles capables d’absorber les chocs.

Autrement dit : le charisme impressionne ; la prévisibilité rassure. Et c’est presque toujours la seconde qui l’emporte.

Beaucoup d’Africains abordent cette élection avec une phrase qui semble frappée au coin du bon sens : « C’est notre tour. » Mais le monde ne fonctionne pas comme une file d’attente morale. Les tours ne viennent jamais ; ils se prennent.

Une fenêtre stratégique peut s’ouvrir pour un continent. Mais une fenêtre n’a aucune loyauté : elle favorise les rapides et se referme sur les hésitants.

Le danger le plus sérieux pour l’Afrique ne sera probablement pas un veto spectaculaire venu d’une grande capitale. Le véritable péril serait plus silencieux, notre incapacité à produire une évidence stratégique. C’est cela, au fond, que recherchent les puissances : non pas le meilleur candidat, mais celui dont la nomination finit par apparaître comme la solution la moins risquée.

Devenir cette évidence exige une révolution mentale. Elle suppose de cesser de penser la diplomatie comme un théâtre de déclarations pour la concevoir enfin comme un exercice de construction patiente : rassurer sans se soumettre, convaincre sans s’agiter, converger sans s’effacer.

Une autre tentation gagne pourtant du terrain : le scepticisme envers les institutions multilatérales. À quoi bon se battre pour une organisation que beaucoup jugent paralysée ?

La question mérite d’être posée, mais elle appelle une réponse sans romantisme. Une institution internationale n’est jamais plus forte que les rapports de force qui la traversent. Sa faiblesse apparente n’est pas la preuve de son inutilité ; elle est le reflet d’un monde fragmenté.

S’en détourner serait une erreur stratégique majeure. Dans l’histoire, les espaces désertés ne restent jamais vides. Ils deviennent les laboratoires des normes conçues par d’autres.

Le XXIᵉ siècle ne sera pas seulement celui des rivalités militaires. Il sera celui de la fabrication des règles économiques, technologiques, climatiques, sécuritaires. Et ceux qui écrivent les règles finissent toujours par écrire l’histoire.

La question pour l’Afrique n’est donc pas de savoir si l’institution est parfaite. Elle est de savoir si nous acceptons encore d’être absents là où se décide la grammaire du monde.

Ce moment exige davantage qu’une candidature. Il exige un basculement psychologique : passer d’une diplomatie de revendication à une diplomatie de puissance tranquille.

La puissance tranquille ne crie pas. Elle ne se justifie pas. Elle devient progressivement incontournable. Il faut alors accepter une idée difficile : être brillant ne suffit pas dans l’arène internationale. Il faut encore être celui contre qui personne n’est prêt à s’aligner pour bloquer une trajectoire.

Voilà la frontière invisible entre les nations qui commentent l’histoire et celles qui contribuent à la structurer.

L’Afrique dispose peut-être aujourd’hui de l’une de ces rares occasions où un continent peut modifier la perception de sa propre gravité stratégique. Mais les occasions géopolitiques ressemblent aux éclipses : spectaculaires, brèves, et indifférentes à ceux qui ne lèvent pas les yeux à temps.

Alors posons la seule question qui vaille, une question inconfortable, presque implacable : voulons-nous encore être un territoire d’influence, ou sommes-nous prêts à devenir une force d’influence ?

Personne ne nous doit le pouvoir mondial. Le pouvoir se prépare. Le pouvoir se coordonne. Le pouvoir se rend nécessaire.

Et l’histoire, elle, n’a jamais eu de tendresse particulière pour les acteurs qui confondent impatience et stratégie.

Le moment est peut-être venu pour l’Afrique de cesser d’espérer une place et de devenir, enfin, impossible à contourner.

 

Thierno Diallo