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Guinée : quatre recensements, une même urgence — il est temps de donner à la jeunesse l’architecture d’emploi qu’elle mérite

Pour une politique intégrée d’emploi, d’entrepreneuriat, de sport et d’engagement civique au service de 17,5 millions d’habitants.

Les autorités guinéennes ont placé la jeunesse au cœur des priorités nationales. La restructuration du gouvernement début 2026, la transformation de la Direction Nationale de l’Emploi et de l’Auto-emploi des Jeunes en Direction Nationale de l’Emploi et de l’Entrepreneuriat Jeune (DNEEJ), le nouveau cap fixé par le Ministre de la jeunesse et des sports faisant du sport un instrument au service du développement, de l’insertion des jeunes et de rayonnement de la Guinée : les signaux sont forts.

Cette orientation stratégique, clairement affirmée, constitue une opportunité majeure. Et pour que cette ambition produise des résultats concrets, elle doit s’appuyer sur un diagnostic précis, des données fiables et une architecture institutionnelle à la hauteur du défi démographique.

Quatre recensements, une trajectoire sans précédent

Pour comprendre l’urgence, il faut lire l’histoire démographique de la Guinée à travers ses quatre Recensements Généraux de la Population et de l’Habitation. Cette lecture intercensitaire, rarement mobilisée dans le débat public, raconte une trajectoire saisissante.

En 1983, lors du premier recensement (RGPH-1), la Guinée comptait 4,66 millions d’habitants, dont 41,6% avaient moins de 15 ans et environ 55% moins de 35 ans. En 1996, le RGPH-2 enregistrait 7,16 millions d’habitants, avec une part des moins de 15 ans passée à 45,6% et celle des moins de 35 ans estimée à environ 67%. En 2014, le RGPH-3 dénombrait 10,52 millions d’habitants, avec 77,4% de la population sous 35 ans. Et le RGPH-4, publié le 25 février 2026, livre un verdict inédit : 17,52 millions d’habitants, un âge moyen de 22,2 ans et près de 79% de la population sous 35 ans.

La population jeune a été multipliée par 5,4 en quarante-deux ans, alors que la population totale a été multipliée par 3,8. Ce n’est pas un simple chiffre démographique : c’est une pression structurelle croissante sur un marché du travail qui n’a pas évolué au même rythme.

Le RGPH-4 confirme également une urbanisation rapide — la population urbaine a quasi doublé depuis 2014, passant de 3,66 à 6,78 millions — et une recomposition géographique majeure : la région de Kankan dépasse désormais Conakry en population totale, avec 4,1 millions d’habitants contre 3,4 millions.

La Guinée est, par sa structure démographique, l’un des pays les plus jeunes d’Afrique de l’Ouest. Cette jeunesse est un atout considérable — à condition de lui offrir les moyens concrets de contribuer à la croissance.

Un dividende démographique qui attend d’être activé

Les démographes parlent de « dividende démographique » lorsqu’une population jeune et nombreuse devient un moteur de croissance économique. Mais ce dividende n’a rien d’automatique. En 2014, le rapport de dépendance en Guinée était de 94,8% — bien au-dessus du seuil de 80% généralement retenu. Cela signifie que chaque actif supporte presque un inactif.

L’Enquête Nationale sur l’Emploi et le Secteur Informel (ENESIG 2018/2019) — la source la plus détaillée disponible avec moi — complète le diagnostic. Le taux d’emploi des jeunes de 15 à 24 ans n’est que de 40%. Le sous-emploi lié au temps de travail atteint 31,4% au niveau national et culmine à 63,1% dans la région de Boké. 95% des emplois relèvent du secteur informel. Le revenu mensuel moyen des travailleurs informels — 502 659 GNF — dépasse à peine le SMIG fixé à 450 000 GNF. Et 37,1% des 15-35 ans ne sont ni en emploi, ni en éducation, ni en formation. Chez les jeunes femmes, ce taux atteint 46,1%.

Autrement dit : la quasi-totalité des jeunes guinéens qui travaillent le font dans des conditions précaires, sans protection sociale, sans contrat, sans perspective d’évolution. Le chômage des jeunes en Guinée est avant tout un chômage de qualité.

Ce diagnostic n’est pas un discours décliniste. C’est le socle à partir duquel il faut construire. Et la dynamique de réforme engagée par les autorités montre que cette construction est possible.

Des avancées institutionnelles à consolider

Il faut le reconnaître, des avancées significatives sont en cours, et elles méritent d’être soulignées. La transformation de la DNEAJ en DNEEJ n’est pas un changement cosmétique. Elle traduit une montée en ambition : passer de la simple facilitation de l’auto-emploi à la prise en charge intégrale du parcours entrepreneurial des jeunes, de l’idéation jusqu’au développement de l’entreprise. Cette évolution ouvre la voie à une approche plus structurée et plus cohérente des parcours d’insertion.

Quant au FONIJ — le Fonds National d’Insertion des Jeunes —, il pourrait bénéficier d’un renforcement stratégique significatif pour être pleinement à la hauteur des attentes croissantes des jeunes porteurs de projets. La demande d’accompagnement et de financement ne cesse d’augmenter ; l’offre institutionnelle doit évoluer en conséquence.

Mais il faut aller plus loin. Car la dynamique ne se maintient que si elle est structurée par une architecture institutionnelle solide, ancrée dans le territoire et mesurable dans ses résultats.

L’entrepreneuriat jeune : un parcours à structurer, de l’idée au marché

Demandez à un jeune guinéen de Kindia, de Faranah ou de Labé ce qu’il doit faire pour créer son entreprise. Il ne saura pas à qui s’adresser. Il ne saura pas quel formulaire remplir, ni quel fonds solliciter. En Guinée, il n’existe pas encore de parcours intégré qui mène un jeune de l’idée au marché. Les programmes existent — FONIJ, BOCEJ, ceux des SAE, des partenaires techniques et financiers — mais ils sont souvent invisibles pour la majorité de la population, et quasi exclusivement accessibles à Conakry, alors que 61,3% des Guinéens vivent en milieu rural.

La bonne nouvelle, c’est que les autorités en ont pris la mesure. La DNEEJ, dans son mandat élargi, porte désormais le rôle de créer un parcours national d’entrepreneuriat en plusieurs étapes : sensibilisation, sélection, formation pratique, incubation, accès au financement, suivi post-création.

C’est exactement ce qu’il faut. Il reste ensuite à le déployer sur le terrain, dans les 33 préfectures, avec des indicateurs de résultats mesurables — en particulier le taux de survie des entreprises à deux ans, qui devrait être la mesure de référence de toute politique d’entrepreneuriat.

Par ailleurs, la mise en place d’une Facilité Premier Emploi — un mécanisme où l’État et les PTF prendront en charge une partie du salaire d’un jeune primo-demandeur pendant six mois, en contrepartie de l’engagement de l’entreprise à le maintenir — comblerait le vide critique que tous les acteurs du secteur connaissent : celui entre la formation et la première expérience professionnelle. L’Organisation Internationale du Travail considère ce type d’instrument comme l’un des plus efficaces pour l’insertion des jeunes. Les secteurs à fort potentiel d’absorption existent en Guinée : BTP, agro-alimentaire, numérique, hôtellerie, industrie extractive.

Le sport : une filière économique à conceptualiser

C’est le nouveau cap du Ministre de la jeunesse. Il y a un gisement d’emplois et d’entrepreneuriat que la Guinée n’a pas encore exploité : le sport.

Aujourd’hui, le sport est considéré exclusivement comme un vecteur de performance athlétique et de prestige national. Cette vision est légitime, mais elle est incomplète. Le sport est aussi — et peut-être surtout, dans un pays où 79% de la population a moins de 35 ans — une filière économique à part entière.

L’industrie du sport ne représente que 0,5% du PIB africain, alors que le marché mondial du sport pèse environ 5% du PIB mondial. Ce décalage est une opportunité énorme. La Guinée, qui exerce la tutelle de plus de 30 fédérations sportives à travers le MJS, dispose du FADES et du CONOSG, et se positionne pour des échéances sportives internationales majeures, a tous les ingrédients pour construire une stratégie d’industrie sportive créatrice d’emplois.

Concrètement, cela signifie penser le sport comme un écosystème de métiers : gestion de clubs et de fédérations, entrepreneuriat en équipements sportifs, organisation d’événements, coaching certifié, médecine sportive, journalisme sportif, marketing sportif, numérique sportif.

Ces métiers doivent être intégrés dans les parcours d’entrepreneuriat de la DNEEJ. Le sport n’est pas un silo à côté de l’emploi : c’est un levier de l’emploi.

Les infrastructures : un maillage territorial à réactiver

La Guinée dispose d’un réseau de 590 espaces de jeunes recensés en 2017 par l’Institut National de la Statistique, dont 467 étaient fonctionnels. Un cinquième était hors service, principalement pour abandon (59%) ou manque de rénovation (41%). Dans la région de Kindia, plus d’un tiers des maisons des jeunes étaient non fonctionnelles. À Conakry, la totalité des fermetures étaient liées à l’abandon. Le ratio national était de 8 012 jeunes pour un espace — mais à Kindia, il atteignait 20 307 jeunes pour une seule maison des jeunes, et 19 007 à Conakry.

Huit ans se sont écoulés depuis cette cartographie. Son actualisation est une première urgence. Mais au-delà du diagnostic, ces maisons des jeunes représentent le maillage territorial naturel du MJS. Ce sont les points d’ancrage idéaux pour héberger les guichets d’orientation, les sessions de formation, les programmes d’éducation civique. Réhabiliter et reconvertir ces infrastructures en Points d’Orientation et d’Accompagnement, sans créer de nouvelles structures, c’est donner une réalité physique à la politique de jeunesse dans chaque préfecture.

L’impératif territorial : le test de crédibilité

Si les réformes se limitent à Conakry, elles ne produiront pas les effets espérés. Le RGPH-4 le montre : la recomposition démographique de la Guinée est en marche. Kankan est désormais la région la plus peuplée du pays. Faranah, Boké et Nzérékoré concentrent des populations jeunes massives avec les taux de sous-emploi les plus élevés.

Tout dispositif d’emploi et d’entrepreneuriat des jeunes qui n’est pas conçu dès le départ pour être territorial — présent dans les 33 préfectures, accessible en zone rurale, disponible même sans connexion internet via USSD — reproduira le biais historique qui a fait de l’emploi des jeunes un sujet de Conakry, par Conakry, pour Conakry. L’ancrage territorial n’est pas une option : c’est le test de crédibilité de toute politique de jeunesse.

Mesurer pour piloter : le devoir de transparence

Aujourd’hui, aucune structure publique chargée de l’emploi des jeunes en Guinée ne publie d’indicateurs de performance consolidés. Combien de jeunes ont été accompagnés l’année dernière ? Avec quel résultat ? Quel est le taux de survie des entreprises financées par les acteurs financiers à deux ans ? Combien de préfectures sont réellement couvertes ? Personne ne peut répondre à ces questions de manière consolidée.

Publier chaque année le nombre de jeunes accompagnés, les montants décaissés, les taux de survie des entreprises, la couverture géographique des programmes, le nombre de volontaires mobilisés, les dotations par fédération sportive : ce n’est pas de la bureaucratie. C’est le minimum qu’un État doit à ses citoyens, à ses contribuables et à ses partenaires internationaux. C’est aussi le meilleur moyen de valoriser les résultats obtenus et de plaider pour des moyens supplémentaires.

Capitaliser sur la dynamique : un appel à l’action structurée

La Guinée a montré qu’elle pouvait réformer. La restructuration du gouvernement, la création de l’Agence Guinéenne de Développement, la transformation de la DNEAJ en DNEEJ, la nouvelle dynamique du Ministre de la jeunesse : ces décisions témoignent d’une volonté politique forte. Il s’agit désormais de la traduire en architecture opérationnelle.

Cela passe par cinq chantiers concrets et finançables : un guichet national d’orientation accessible dans les 33 préfectures ; une facilité pour le premier emploi fondée sur des conventions sectorielles avec les entreprises ; un cadre légal clair pour l’entrepreneuriat jeune ; une stratégie d’industrie du sport comme filière économique ; et une politique nationale du volontariat intégrée dans le parcours d’insertion.

C’est une question d’efficacité : chaque franc investi dans l’emploi des jeunes doit produire un impact mesurable.

C’est une question d’équité : chaque jeune guinéen, qu’il soit à Conakry ou à Kissidougou, doit avoir accès au même parcours d’accompagnement.

C’est une question de temps : avec 79% de la population sous 35 ans et une fenêtre démographique qui ne restera pas ouverte indéfiniment, la Guinée doit transformer sa jeunesse en moteur de croissance — pas demain, maintenant.

Les structures existent. Les partenaires sont là. La volonté politique est affirmée. Il s’agit désormais d’organiser, de coordonner, de déployer sur le territoire et de mesurer. C’est à cela que se jugera le sérieux de notre engagement collectif envers notre jeunesse

 

Alpha Mamoudou Danda Diallo

 

Expert de l’accompagnement des jeunes