Plaidoyer pour une clémence…par cohérence familiale
Mesdames, Messieurs, chers amateurs de symboles parfaitement calibrés,
En ce jour d’Aïd el-Fitr, la République nous a offert un moment d’une rare intensité émotionnelle : le président Mamadi Doumbouya, agenouillé devant sa mère. L’image était parfaite. Lumière douce, geste humble, bénédiction maternelle : tout y était. Un instant suspendu où le pouvoir s’est soudainement découvert une mère, et, avec elle, une touchante humanité.
On a applaudi. On a partagé. On a commenté. Certains ont même versé une larme, emportés par cette démonstration de piété filiale soigneusement capturée. Et pourquoi pas ? Après tout, il est toujours rassurant de savoir que derrière chaque chef d’État se cache un fils qui, comme les autres, a connu les remontrances, les rhumes et les conseils maternels.
Mais une fois l’émotion retombée, une question un peu moins photogénique s’impose. Une question qui ne tient pas dans un cadre soigné, qui ne bénéficie d’aucun éclairage flatteur, et qui, pour cette raison même, mérite d’être posée.
Et leurs mères, Monsieur le Président ?
Pendant que la vôtre vous bénissait sous l’œil des caméras, d’autres mères, elles, n’avaient rien à bénir du tout. Elles attendent. Elles s’inquiètent. Elles comptent les jours sans comprendre très précisément ce qu’elles doivent comprendre. Elles s’appellent peut-être Sylla, Bah ou Camara. Leurs fils s’appellent Foniké Menguè, Bilo Bah, Marouane Camara. Et contrairement à vous, ils n’étaient pas là pour recevoir une bénédiction.
On objectera sans doute que la comparaison est audacieuse, voire déplacée. Qu’il y a, d’un côté, la mère du président, et de l’autre… les autres. Mais c’est là une erreur d’analyse assez répandue : une mère, figurez-vous, est un égalitarisme redoutable. Elle ne fait aucune distinction entre un fils d’État et un fils tout court. Elle ne comprend pas les subtilités du droit, les nécessités de l’ordre public ou les vertus pédagogiques de la détention prolongée. Elle comprend seulement que son fils n’est pas là.
Cela, voyez-vous, échappe encore aux meilleurs conseillers en communication.
Une mère ne lit pas les communiqués. Elle ne décrypte pas les éléments de langage. Elle ne débat pas de la solidité des dossiers. Elle attend. Et dans cette attente, il n’y a ni stratégie, ni mise en scène, ni cadrage avantageux. Juste une chaise vide, un silence qui dure et des questions sans réponse.
De votre côté, Monsieur le Président, vous avez offert au pays une image forte. Une image de respect, d’ancrage, de valeurs. Une image qui dit : regardez, moi aussi, j’ai une mère, et je sais ce que je lui dois. Message reçu. Très bien reçu, même.
Mais alors, permettez que l’on prenne ce message au sérieux.
Si le lien maternel est suffisamment important pour être exposé au pays entier, s’il mérite d’être érigé en symbole national le temps d’une fête, alors il serait peut-être cohérent de lui accorder une existence au-delà de la photographie.
Pendant que vous posiez un genou au sol pour honorer la vôtre, d’autres mères, elles, sont déjà à genoux depuis longtemps, mais sans caméra, sans bénédiction et sans certitude de revoir un jour leurs fils.
C’est sans doute moins esthétique. Moins partageable. Mais infiniment plus réel.
D’où cette suggestion, que vos conseillers jugeront peut-être iconoclaste : et si, pour une fois, le symbole produisait un effet concret ? Si cette belle image trouvait un prolongement inattendu dans la réalité ? Si, après la bénédiction reçue, venait un geste accordé ?
Un hadith bien connu nous rappelle que « le paradis se trouve sous les pieds des mères ».
On nous répète souvent que la Guinée est notre paradis. Mais il n’existe pas de paradis là où des mères attendent leurs fils sans réponse. Il n’existe pas de paradis là où la miséricorde manque.
Libérez-les.
Non pas parce que cela ferait plaisir à l’opposition, ni parce que cela apaiserait les rapports des ONG, mais pour une raison autrement plus subversive : parce que leurs mères existent elles aussi. Et qu’elles ont, sans doute, la même capacité que la vôtre à s’inquiéter, à prier et à espérer.
Ce serait, reconnaissons-le, une opération de communication absolument remarquable. Bien supérieure, en tout cas, à une photographie soigneusement cadrée. Car une mère qui retrouve son fils n’a besoin ni de légende, ni de filtre, ni de stratégie digitale. L’émotion s’y suffit à elle-même.
En attendant ce moment, beaucoup conserveront précieusement l’image présidentielle de cet Aïd. Non pas seulement comme un souvenir attendrissant, mais comme un rappel. Un pense-bête, en quelque sorte. La preuve que, au sommet de l’État, on sait encore ce que signifie être un fils.
Reste à savoir si l’on saura aussi ce que signifie laisser un autre fils rentrer chez lui.
La réponse, cette fois, ne dépendra ni de la lumière, ni du cadrage, ni du moment choisi. Elle dépendra d’un geste. Un geste beaucoup moins spectaculaire, mais autrement plus décisif.
Pour le coup, toutes les mères comprendront.
Wo birin Salimafo.
Ousmane Boh KABA







