Le phénomène climatique fragilise de plus en plus les femmes sur le continent africain. Dans l’ouest du Kenya, le changement climatique bouleverse les récoltes et l’accès à l’eau, alourdissant chaque jour davantage le poids du travail domestique que portent des femmes âgées qui continuent, malgré tout, à nourrir et protéger leurs petits-enfants.
Dans les champs de Siaya, dans l’ouest du Kenya, les saisons ne semblent plus suivre les mêmes rythmes. Trop peu de pluie et les cultures se dessèchent. Trop de pluie et les récoltes peuvent être emportées. Entre les deux, des femmes âgées continuent de cultiver, de chercher de l’eau et de nourrir leurs familles, tout en élevant souvent leurs petits-enfants.
Une récente étude menée auprès de 382 femmes âgées dans les sous-comtés d’Alego Usonga, Bondo, Rarieda et Ugunja, à Siaya, afin d’établir le lien entre les effets du changement climatique et les responsabilités de care assumées par ces femmes, donne une idée de l’ampleur du problème.
Ses résultats montrent que 90 % d’entre elles sont responsables de leurs petits-enfants ; plus de la moitié vivent avec de l’arthrite ; un tiers souffre d’hypertension et près d’une sur cinq est diabétique.
Lors des événements climatiques extrêmes, 82 % déclarent réduire le nombre de repas qu’elles prennent elles-mêmes afin de préserver la nourriture pour leurs petits-enfants, tandis que près de 60 % affirment ne recevoir aucune information sur le climat.
Pour ces femmes, le changement climatique ne se résume pas à la hausse des températures ou aux phénomènes météorologiques extrêmes. Il se mesure à une récolte qui ne suffit plus, à un bidon d’eau qu’il faut payer et à des frais de scolarité qu’il devient impossible de réunir.
Une question est ainsi devenue centrale : comment ces femmes âgées continuent-elles à prendre soin des autres lorsque le climat rend chaque tâche plus difficile ?
« Le changement climatique nous a vraiment affectées, surtout celles d’entre nous qui sont âgées », témoigne Magdalena Amisi, membre du groupe de femmes Samba Widows, à Bondo, et participante à un projet.
Pendant la saison sèche, elle plante des légumes mais ne dispose pas de suffisamment d’eau pour les irriguer. Elle n’a pas non plus de machine pour l’aider à l’irrigation. Les récoltes diminuent. Puis arrive la saison des pluies.
« Elle peut aussi détruire la nourriture et les cultures que j’ai plantées. Il y a donc beaucoup de pénuries alimentaires et je ne suis pas en mesure de fournir suffisamment de repas à mes petits-enfants », explique-t-elle.
Magdalena s’occupe de ses petits-enfants depuis la mort de leurs parents. Elle est désormais la seule à veiller sur eux. « C’est très difficile, surtout pendant la saison sèche », dit-elle.
À son âge, l’arthrite et d’autres problèmes de santé limitent davantage ses capacités physiques. Elle affirme avoir besoin d’aide à la maison pour effectuer des tâches qu’elle n’est plus en mesure d’accomplir seule.
Lorsque les récoltes sont mauvaises, une autre inquiétude apparaît : comment payer les frais de scolarité, alors que la plupart des besoins du ménage sont couverts par la vente des récoltes, et comment s’assurer que les enfants ont suffisamment à manger ?
C’est précisément là que le « nexus Climat et Care », le lien entre changement climatique et care au cœur de la Climate and Care Initiative, prend tout son sens.
Le terme « care » désigne les activités, souvent invisibles et non rémunérées, consistant à prendre soin de soi-même et des autres : nourrir les enfants, s’occuper des personnes âgées ou malades, préparer les repas, aller chercher de l’eau, soutenir les membres de la famille ou simplement veiller à leur bien-être quotidien.
Dans de nombreuses communautés, ces tâches reposent encore largement sur les femmes.
À Siaya, cette réalité prend un visage particulièrement humain : celui de femmes âgées qui doivent continuer à nourrir, protéger et soutenir leurs petits-enfants alors même que les conditions nécessaires pour y parvenir deviennent de plus en plus difficiles.
Quand une mauvaise récolte devient un problème familial
Dans cette région rurale, située à plus de 400 kilomètres au nord-ouest de Nairobi, plusieurs femmes racontent des histoires différentes, mais liées par une même réalité.
Seline Aduol, membre du groupe Uranga, dans le sous-comté d’Alego Usonga, une zone particulièrement exposée aux inondations, explique que lorsque les pluies sont trop abondantes, les cultures peuvent être détruites, aggravant l’insécurité alimentaire. Lorsque les pluies se font rares, le problème prend une autre forme : l’accès à l’eau devient difficile.
« Pendant les sécheresses, l’accès à l’eau est également très difficile pour nous, les femmes âgées », explique-t-elle. Dans sa région, une grande partie de l’eau utilisée par les ménages, sauf lorsqu’il pleut, période durant laquelle les habitants utilisent l’eau de pluie récoltée, provient de la rivière Nzoia. Comme elle habite loin de celle-ci, elle doit demander à quelqu’un d’aller chercher l’eau pour elle.
Un bidon de 20 litres lui coûte alors 30 shillings kényans, environ 0,23 dollars US, lorsqu’elle doit payer quelqu’un pour le transporter jusqu’à son domicile, et le prix augmente pendant les périodes de sécheresse. L’eau devient ainsi à la fois une tâche de care et une dépense supplémentaire.
Ces solutions peuvent sembler modestes. Mais pour ces femmes, elles peuvent faire la différence entre dépendre entièrement d’une aide extérieure et être capables de produire au moins une partie de la nourriture consommée par le ménage.
Pour Seline, le changement a été encore plus brutal. Veuve depuis 2019, elle élève seule dix petits-enfants. Lorsqu’elle était jeune, raconte-t-elle, l’effort fourni dans les champs correspondait à la quantité récoltée.
Dorine Awuor, participante originaire de Sihayi, dans le sous-comté d’Ugenya, affirme que le problème ne consiste pas seulement à savoir quoi planter, mais aussi à savoir qui travaillera la terre lorsqu’elle n’aura plus la force de le faire.
Embaucher quelqu’un pourrait résoudre une partie du problème, mais elle n’en a pas les moyens. Ses petits-enfants, qui pourraient lui donner un coup de main, vont à l’école du lundi au samedi chaque semaine.
Le même cercle vicieux se retrouve avec l’accès à l’eau. « Nous pouvons avoir une grande exploitation, mais nous ne pouvons pas produire suffisamment parce que nous n’avons plus la force de la travailler », explique-t-elle.
Pour faire face à cette situation, les trois femmes ont aménagé des jardins potagers où elles cultivent des légumes et des oignons, ainsi que du manioc et des patates douces sur certaines parties de leurs principales parcelles. Le jardin est devenu une petite réserve de résilience.
Elles ont également appris à davantage utiliser des variétés de semences indigènes, notamment pour le maïs, qu’elles considèrent comme mieux adaptées aux conditions locales.
Le manioc et les pommes de terre constituent des cultures alternatives utiles. Mais le manioc demande du temps avant de pouvoir être consommé. Il peut donc y avoir une période durant laquelle le maïs vient à manquer alors que le manioc planté n’est pas encore arrivé à maturité. À cela s’ajoute la question de la qualité de l’alimentation.
Produire davantage nécessiterait de faire appel à de la main-d’œuvre. Mais, une fois encore, l’argent manque. Le changement climatique réduit ainsi simultanément la production, les revenus et les capacités physiques nécessaires pour compenser les pertes.
Et, au bout de cette chaîne, ce sont les personnes dont ces femmes s’occupent qui sont directement touchées.
Apprendre à s’adapter plutôt qu’à simplement subir
C’est précisément cette réalité que cherche à traiter le projet « Caring for Carers », mis en œuvre dans le comté de Siaya par le Muungano Rural Empowerment Centre, dans le cadre de la Climate and Care Initiative.
L’objectif est de renforcer la résilience des femmes âgées rurales confrontées à la crise climatique, tout en documentant les effets du changement climatique sur leurs besoins en matière de care.
Le projet comprend des activités d’éducation communautaire, un soutien psychosocial, un travail de plaidoyer et la production de connaissances.
Pour les participantes, les effets ne sont pas simplement théoriques. Elles affirment avoir appris de nouvelles façons de faire face aux sécheresses et aux inondations. Les jardins potagers sont devenus l’une des solutions les plus visibles.
Le recours aux semences indigènes et la diversification avec le manioc et les patates douces constituent une autre réponse enseignée dans le cadre du projet. Dorine affirme avoir gagné en confiance dans l’utilisation des variétés locales de semences, notamment pour le maïs.
Pour ces femmes, l’adaptation commence parfois à quelques mètres seulement de leur porte d’entrée.
De nouvelles connaissances, mais des obstacles qui restent immenses
Le projet a renforcé leur connaissance des risques liés aux situations d’urgence climatique dans leur contexte local. Magdalena raconte que les séances d’information lui ont permis de mieux comprendre les mécanismes d’adaptation aux urgences climatiques auxquelles leur communauté est confrontée.
Mais apprendre à s’adapter ne fait pas disparaître les contraintes structurelles. Les femmes restent âgées. Certaines vivent avec de l’arthrite. L’accès à l’eau demeure difficile. Les ressources financières sont limitées. Et leurs responsabilités familiales restent les mêmes. « Nous avons besoin d’un soutien financier important », implore Seline.
Cet argent permettrait de payer les frais de scolarité des petits-enfants et d’améliorer leur alimentation. Même lorsqu’elles parviennent à cultiver du manioc ou des pommes de terre, elles soulignent les limites nutritionnelles de ces cultures. À leur âge, expliquent-elles, elles ont besoin d’une alimentation suffisamment riche et diversifiée.
Dorine estime que le programme « Inua Jamii », qui prévoit une allocation de protection sociale de 2 000 shillings kényans, 15 dollars US, par mois pour les personnes âgées, est trop faible, à peine suffisant pour acheter quelques produits de première nécessité.
Les femmes ne demandent pas seulement davantage d’argent. Elles réclament également un soutien mieux organisé.
L’une de leurs propositions consiste à créer une base de données au niveau des villages recensant les personnes âgées, les femmes vulnérables et les orphelins, ainsi que leurs besoins spécifiques. Les mécanismes actuels d’aide n’atteignent pas toujours les personnes les plus vulnérables et ne permettent pas une distribution suffisamment ciblée et adaptée à leurs besoins.
Pour une femme âgée souffrant d’arthrite, parcourir quelques dizaines de mètres dans une file d’attente peut déjà constituer un obstacle. « Nous n’avons pas la force de faire la queue », explique Seline.
Elles souhaitent donc que les autorités locales, notamment les chefs administratifs et les responsables communautaires, identifient les personnes âgées afin que l’aide puisse leur parvenir directement.
Parmi toutes leurs demandes, une, revient sans cesse : l’eau. Pendant la saison sèche, l’accès devient particulièrement difficile. Une solution simple est proposée : installer des réservoirs d’eau près des habitations afin de recueillir l’eau de pluie pendant la saison humide et de la conserver pour les mois secs.
« Pendant la saison sèche, nous avons de sérieux problèmes parce que nous n’avons pas facilement accès à l’eau », explique Magdalene. Elle demande notamment l’installation de réservoirs permettant de recueillir l’eau pendant la saison des pluies.
Cette seule demande résume le lien entre climat et care. L’eau sert à boire, cuisiner, cultiver et prendre soin des autres. Lorsqu’elle devient rare, toutes ces dimensions de la vie quotidienne sont affectées simultanément.
Un paradoxe d’autant plus marqué que Siaya se trouve sur les rives du lac Victoria, l’une des plus grandes réserves d’eau douce au monde, sans disposer des infrastructures nécessaires pour l’utiliser à des fins domestiques ou agricoles.
Des femmes qui prennent soin des autres, mais que le climat fragilise
Pour Sonia, chercheuse au Centre for Inequality Studies de l’Université du Witwatersrand, ces témoignages illustrent une tendance plus large observée dans les différents projets de la Climate and Care Initiative. « Le changement climatique aggrave les charges liées au care », explique-t-elle.
Les sécheresses, les inondations et le stress thermique ne causent pas seulement des dommages matériels. Ils compliquent les activités quotidiennes nécessaires pour nourrir, prendre soin et protéger les membres de la famille.
Et lorsque les systèmes publics d’adaptation et de protection sociale sont insuffisants, les familles prennent le relais pour combler le déficit. Très souvent, « ce sont une fois encore les femmes qui assument cette charge supplémentaire », souligne-t-elle.
Pour Magdalena, Dorine et Seline, cette charge ne peut être réduite à une statistique. Elle se mesure, jour après jour, à un bidon d’eau, à une récolte incertaine et à des petits-enfants qu’il faut nourrir, quoi qu’il arrive.
Afriquevision avec ARD/ac/Sf/APA







