La Coupe du monde de football devrait être l’une des plus belles célébrations de notre humanité commune. Tous les quatre ans, des équipes venues des cinq continents se rencontrent dans un esprit de compétition, mais aussi de respect, de diversité et de fraternité. Le football possède cette capacité unique de rassembler des peuples, des langues et des cultures autour d’une même passion.
C’est précisément pour cette raison que celles et ceux qui prennent la parole dans l’espace public responsables politiques, anciens sportifs, entraîneurs ou commentateurs portent une responsabilité particulière. Leurs mots dépassent largement le cadre du sport.
Or, cette Coupe du monde 2026 est marquée par une succession de déclarations qui témoignent d’une inquiétante banalisation des stéréotypes raciaux. Après les propos présentant le football africain comme « sauvage » ou insuffisamment discipliné, après les commentaires réduisant l’équipe de France à une prétendue équipe « africaine », les insultes proférées par la sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla contre Kylian Mbappé constituent un nouveau seuil dans cette dérive.
Déclarations discriminatoires et propos racistes
À la suite de la victoire de la France face au Paraguay, la sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla a publié sur le réseau social X une série de messages stigmatisants, visant les origines, la couleur de peau et la nationalité du capitaine de l’équipe nationale française de football, Kylian Mbappé. Ces propos ne relèvent pas de la polémique sportive, ils appartiennent à l’histoire même de la déshumanisation raciale.
L’élue a notamment écrit : « Cette brute n’a jamais appris à écrire. Au lieu de téter du lait maternel, il buvait des noix de coco au milieu des chimpanzés, les personnes les plus instruites qu’il connaisse. » En le qualifiant également de « Camerounais colonisé s’efforçant désespérément de passer pour un Français, rancunier, nouveau riche, arrogant et laid », elle ne s’est pas contentée de l’insulter. Ces propos reprennent des stéréotypes raciaux forgés à l’époque de l’esclavage et du colonialisme pour nier l’humanité et l’égalité des personnes Noires.
La comparaison avec le chimpanzé constitue l’expression la plus brutale de la déshumanisation raciale. L’expression « Camerounais colonisé », quant à elle, ajoute une autre dimension en contestant symboliquement la citoyenneté française de Kylian Mbappé et en le renvoyant à un imaginaire colonial. Ensemble, ces deux formulations donnent toute la mesure de la violence raciste de ces propos. Comparer une personne noire à un singe n’est jamais une simple injure. C’est l’un des stéréotypes les plus anciens du racisme anti-Noir. Pendant des siècles, cette assimilation a servi à justifier l’esclavage, la colonisation et les théories pseudo-scientifiques prétendant établir une hiérarchie entre les êtres humains.
De l’héritage des « zoos humains » au déni de la nationalité
Les expositions coloniales et les « zoos humains », qui exhibaient des femmes, des hommes et des enfants venus d’Afrique devant un public européen, participaient de cette même logique : présenter certains peuples comme moins pleinement humains que d’autres. Ces représentations ont disparu des espaces d’exposition. Elles n’ont malheureusement pas disparu de tous les imaginaires.
Les paroles de Celeste Amarilla ne relèvent donc pas d’un simple dérapage verbal. Elles réactivent un héritage historique dont les conséquences continuent de peser sur des millions de personnes d’ascendance africaine. Les mots ont une histoire. Ils portent une mémoire. Lorsqu’ils sont prononcés par une élue, ils acquièrent une portée politique qui dépasse de très loin le cadre d’une polémique sportive.
L’une des dimensions les plus préoccupantes de cette affaire réside dans la négation symbolique de la citoyenneté. En qualifiant Kylian Mbappé de « Camerounais colonisé », la sénatrice ne remet pas seulement en cause son identité personnelle ; elle lui refuse implicitement son appartenance à la communauté nationale française. Ce mécanisme est bien connu des Françaises et des Français d’ascendance africaine. Leur citoyenneté est encore trop souvent perçue comme incomplète ou conditionnelle, comme si leurs origines familiales devaient toujours primer sur leur nationalité.
Kylian Mbappé est né en France, il est citoyen français et porte les couleurs de son pays depuis le début de sa carrière internationale. Pourtant, certains continuent de le renvoyer à une identité supposée étrangère, comme si un Français ne pouvait être pleinement français que s’il était blanc. Cette confusion entre origine, couleur de peau et citoyenneté constitue l’une des formes contemporaines les plus insidieuses du racisme. Elle ne vise pas seulement un joueur de football. Elle touche des millions de personnes d’ascendance africaine qui, partout dans le monde, voient encore leur appartenance nationale remise en question en raison de leur apparence physique.
C’est précisément pour cette raison que cette polémique dépasse largement le cadre du sport. Elle interroge notre conception même de la citoyenneté dans les sociétés démocratiques. Dans un État de droit, la nationalité ne se mesure ni à la couleur de la peau ni aux origines des parents ou des grands-parents. Elle est un statut juridique, mais aussi une promesse d’égalité. La remettre en cause pour des raisons raciales revient à fragiliser l’un des principes fondamentaux de toute démocratie.
Le racisme anti-Noir et la responsabilité des élites
Les responsables politiques, les anciens sportifs et les commentateurs ne peuvent ignorer l’influence de leurs paroles. Lorsqu’ils décrivent les équipes africaines comme « sauvages », « indisciplinées » ou réduisent des joueurs français à leurs origines familiales, ils ne se contentent pas d’exprimer une opinion. Ils légitiment des représentations qui alimentent depuis longtemps les préjugés raciaux. Les stéréotypes ne deviennent pas dangereux uniquement lorsqu’ils prennent la forme d’insultes. Ils le deviennent aussi lorsqu’ils sont répétés, banalisés et présentés comme des évidences.
Le racisme anti-Noir ne commence pas toujours par la violence physique. Il commence par des mots, des images et des clichés qui finissent par paraître ordinaires. À force d’être répétés sans être contestés, ils créent un climat où l’inacceptable devient progressivement acceptable. C’est pourquoi, les institutions sportives, les médias et les responsables publics ont le devoir de réagir avec fermeté. Le football ne peut demeurer un espace de rassemblement que si la dignité de chaque joueur est protégée, quelles que soient sa couleur de peau, son origine ou sa nationalité.
Face à une telle dérive, le silence n’est pas une option. Les responsables politiques, les fédérations sportives, les médias et les institutions internationales ont le devoir de rappeler que le racisme n’est pas une opinion parmi d’autres, mais une atteinte à la dignité humaine. La liberté d’expression protège le débat démocratique ; elle ne saurait servir de refuge à la déshumanisation ou à la diffusion de stéréotypes raciaux.
Les excuses publiques constituent un premier pas lorsqu’une faute est reconnue. Mais elles ne suffisent pas toujours. Cette affaire devrait conduire à une réflexion plus large sur la responsabilité de celles et ceux qui exercent une fonction publique ou bénéficient d’une forte visibilité médiatique. Les mots prononcés par une élue, un ancien sportif ou un commentateur ne disparaissent pas avec le cycle de l’actualité. Ils influencent les représentations collectives et contribuent à façonner le regard porté sur des millions de personnes.
Kylian Mbappé a répondu avec dignité en refusant d’assimiler les propos d’une sénatrice à l’ensemble du peuple paraguayen. Cette distinction mérite d’être soulignée. Combattre le racisme ne consiste jamais à opposer les peuples les uns aux autres. Il s’agit au contraire de défendre un principe universel : chaque être humain a droit au respect inconditionnel de sa dignité. La Coupe du monde doit rester une fête des peuples, jamais une tribune offerte aux préjugés raciaux.
Dre Pierrette Herzberger-Fofana
Ancienne députée au Parlement européen






